La dauphine Pointe noire des Embiez
La delphine “Pointe noire”. Extrait des livres:

(traduit de l ‘Allemand):”Botschaft der Delfine” et « L’homme qui parlait aux dauphins »

de Eric Demay
 
 
 Le mystère des Embiez

Après un épisode de ma vie passé en Polynésie, je me retrouvais rapidement replongée
dans les eaux froides méditerranéennes. C’était sur l’île des Embiez, prés du Toulon
qu’il m’arrivait une des histoires les plus merveilleuses avec un dauphin.
L 'histoire commençait comme souvent, par un simple coup de téléphone…

Vendredi 29 Septembre 2000

Depuis quelques jours, je recevais plusieurs coups de fils m'annonçant
la présence de dauphins dans le port d'une île en Méditerranée française.
Les informations étaient assez floues, les journaux de télévision parlaient
de 7 dauphins coincés dans le port de l'île des Embiez dans le Var.
Alors que je préparais mon départ en direction de l'Espagne afin de
rencontrer un Tursiops qui visitait les baigneurs de la côte Atlantique
depuis plusieurs mois, je rentrais en contact avec l'institut océanographique
Paul Ricard dont les locaux se situaient sur l'île même. La visibilité
de l'eau à l'intérieur du port était à priori très mauvaise.
La seule solution pour reconnaître les sexes de chaque individus était d'aller
dans l'eau, de les approcher suffisamment prés et d'espérer leur collaboration
dans cette démarche. Si la visibilité était trop mauvaise et si les animaux
ne participaient pas, la vidéo pouvait aider à la manoeuvre; les arrêts sur
image du système numérique étaient à mon avis les seuls soutiens efficace à
cette recherche. Bien entendu, la capture de dauphins pouvait faciliter
toutes les études possibles mais je n 'approuvais pas cette idée.
L'institut par le biais de son responsable scientifique Patrick Lelong
m'ouvrait ses portes et me donnait une autorisation exceptionnelle pour
aller dans l'eau avec les dauphins. La baignade était déjà interdite avec
les cétacés ainsi que l'interdiction de les nourrir. Le premier jour de la
présence des dauphins dans le port, baigneurs, jet -skis, kayaks et autres
bateaux coursaient les animaux dans la plus grande confusion. De plus,
il est formellement interdit de se baigner dans les ports des côtes françaises;
heureusement pour les dauphins qui devaient déjà sombrer doucement dans une
certaine panique. Le temps nécessaire pour préparer une partie de mon matériel
(combinaison, palmes, caisson étanche vidéo, caméras, micros et j'en passe)
et me voilà parti pour 5 heures de route avec un départ de Toulouse à 1 heure du matin.

Samedi 30 Septembre 2000:

Un bateau partait du "continent" à 7 heures et Fabrice, le soigneur de l'aquarium
de l'institut m'accueillait à bord. Il faisait encore nuit et je ne savais pas
encore que c 'était ma première nuit blanche de l'histoire des dauphins des Embiez.
Sur le bateau, je m'empressais de questionner les rares personnes montées à bord.
Les dauphins étaient encore là. Même si je restais convaincu que les cétacés
n'avaient rien de bon à espérer en restant dans les ports et surtout prés des hommes,
le fait de savoir que je pouvais observer ces fameux dauphins après 5 heures de route
plutôt éprouvante excitait ma curiosité. Il restait encore cinq dauphins,
des « bleus et blancs » appelés aussi Stenella, le nom scientifique exact
étant Stenella coeruleoalba. Les sept Stenellas étaient arrivés dans la nuit
du 23 au 24 Septembre. Deux étaient partis le Jeudi 28 Septembre laissant les
cinq autres à leur atypique destin. Pour quelles raisons? Un grand nombre de
questions se posaient et me laissaient perplexe. Les cinq dauphins avaient été
identifiés comme étant des adultes par un vétérinaire spécialisé; c'est en tous
cas ce qu'on me disait en arrivant. Dès mon arrivée sur l'île, je fonçais de suite
au port vers le secteur que les dauphins fréquentaient. Les cinq étaient encore là
nageant côte à côte entourés des bateaux à quai. La vision paraissait irréelle.
Si ce n'est pas la première fois que j' apercevais un dauphin au milieu d'un port,
la chose était tout de même exceptionnelle: cinq dauphins ensembles, fait déjà
extrêmement rare mais de surcroît des bleus et blancs. Des « bleus et blancs »
à l'intérieur d'un port, je pensais rêver. A la première vue, les dauphins
semblaient bien solidaires dans leur façon de se déplacer. Par contre, un doute
me venait à l'esprit, ce n' étaient pas des adultes. Ces Stenellas devaient à vue
d'œil mesurer dans les 1,50 mètres. Les derniers dauphins que j'avais rencontrés
étaient ceux de la passe de Tiputah à Rangiroa en Polynésie c' étaient des gros
Tursiops de plus de trois mètres. Ces « bleus et blancs » me paraissaient donc minuscules.
N'avais je plus le compas dans l'oeil? Qui avait identifié ces dauphins comme des adultes,
cette personne avait elle au moins l'expérience suffisante (et la compétence)
pour avancer ses dires? Même si les Tursiops et les Stenellas en Méditerranée sont toutes
deux des espèces de la famille des delphinidés, quelques différences évidentes permettent
très facilement de les distinguer et en particulier par rapport à leur corpulence.
Si les « bleus et blancs » sont loin d'avoir le même gabarit que leurs cousins Tursiops,
il s'avère que ceux de Méditerranée gravitent autour des 2 mètres pour leur taille adulte.
Ces cinq malheureux delphinidés coincés dans le port des Embiez étaient alors très loin
de leur taille adulte. Mais pourquoi donc ces jeunes se retrouvaient ils ainsi loin de
leur famille? On attendais dans la rade de Toulon non loin, la venue du nouveau porte-avion
français "Le Charles de Gaulle"; l'armée était en pleine effervescence et avions de combats,
hélicoptères et vedettes de tout genre quadrillaient le secteur depuis quelques semaines.
Officieusement, des essais de tirs militaires sous-marins avaient eu lieu la semaine dernière.
Le bruit qui courrait (déjà) sur l'île était que ces dauphins étaient venus se protéger dans
le port de peur des tirs sous-marins. Mais alors où étaient les mères? Chez les dauphins,
la notion de solidarité est bien connue et les mères n'abandonnent jamais leurs petits,
même dans les pires situations. En Indonésie, les pêcheurs de requins chassent le dauphin
*pour leur appât. Ils s'attaquent d'abord aux jeunes à grand coup de harpon alors que
l'inconscient delphineau vient jouer à l'étrave du bateau. Malgré le danger, alors que
le jeune dauphin est déjà mort harponné gisant dans l'eau, le mère tente de rester prés de
lui et subit à son tour le même sort que son petit. Alain Garo, le Directeur de l'hôtel de
l'île mettait à ma disposition un appartement pour travailler dans les meilleures conditions.
Chambre avec balcon à dix mètres de l'eau, je pouvais voir le dauphin de la fenêtre tout en
préparant ma caméra de plongée. Alain avait visionné un film qui racontait  l'histoire de ma vie
avec Dolphy de Collioure. Il avait eu un coup de cœur et il m'aidait alors dans mon travail.
L'institut océanographique Paul Ricard par l'intermédiaire de Patrick Lelong mettait à ma
disposition son infrastructure et me donnait l'autorisation exceptionnelle de me baigner dans
le port. Notre but: découvrir les sexes de chaque individus en m'aidant de la vidéo. De plus,
la situation étant plus qu'exceptionnelle, ces images étaient toujours un bien précieux pour
les archives de l'institut. Une occasion rare de filmer les Stenellas coeruleoalba sous l'eau.
Aucun de ces animaux ne supportaient la captivité; l'opportunité de les voir évoluer sous l'eau
était un véritable cadeau. Mais la visibilité de l'eau dans le port était très mauvaise, 1 mètre
à 1,50 m à tout casser! Une première condition se présentait dans ma recherche: les  dauphins
devaient s'approcher très prés de l’objectif. Malgré cette dernière nuit blanche et un frugal
croissant au fond de l'estomac, je m'empressais à m'équiper. La caméra sous-marine était déjà
opérationnelle, je l'avais préparé avant de partir au cas où il y aurait eu urgence. Ma dernière
"baignade", c'était en Polynésie et l'eau était vraiment agréable. Du coup, j' avais prévu une
combinaison intégrale. Le contraste était total:les eaux limpides et chaudes de Tahiti étaient
vite oubliées. Ici, l'eau était indéniablement froide, sale, sans visibilité avec un goût certain
de gasoil et à défaut de cocotiers j' étais entouré de quais en béton. Si tôt avec mon état de
fatigue, ce n’était pas vraiment le paradis aquatique. Les cinq dauphins s'approchaient par
curiosité et m'évitaient par la gauche, faisaient demi-tour et repassaient par la droite.
Ils n' étaient pas assez proches pour que je puisse tous les avoir dans le champ de la caméra.
Le caisson étanche intrigue toujours les dauphins, mais là c' était différent. Les Stenellas
dormaient en fait et la méfiance était de mise. Comme à mon habitude, je ne nageais jamais dans
leur direction, j'attendais et je leur laissais la possibilité de choisir. Je n'imposais jamais
mon choix, la relation n'est que meilleure quand ce sont eux qui prennent l'initiative.
Comme prévu, les images sous-marines étaient médiocres. Avec la pratique, je connais les meilleures
attitudes à développer pour intéresser un animal comme le dauphin, l’approcher. Mais pour mon premier
jour avec eux, je préférais m'abstenir. De plus, le quai commençais à se bonder de curieux et si
même mes techniques ne sont pas classées top secret, j'évitais toujours d'étaler cette pratique
pouvant avec un peu d'incompréhension s'assimiler à un show de Marineland. De retour sur le quai,
je commençais à entendre les premières "fausse-vérité" sur mes compagnons aquatiques. Beaucoup de
gens préféraient inventer que paraître ignorant sur la chose. Les cétacés ne sont pas très connus
et les premiers ragots sortaient comme des champignons. Il nous manque beaucoup d'informations,
notamment sur les comportements ou la communication et c'est tant mieux. Tout le charme des cétacés
est là, inutile d'inventer. J'avais bu un peu de l'eau du port sur une ou deux fausses manoeuvres de
tentative de communication et ce n’était pas terrible! En sortant de l'eau, les avis des "terriens"
étaient partagés. La plupart étaient ravis pour moi car nager avec un dauphin reste un rêve, alors
pensez, cinq d 'un coup c'était féerique. "Alors, comment c'était? Ils ont joué avec vous?"
Mes réponses étaient alors décevantes pour mes détracteurs: "ouais pas mal, de toute façon,
ils ont rien à faire de ma présence puisqu'ils dorment".Ca casse un peu le mythe du delphinus,
mais ce n 'est pas parce que cinq dauphins perdus tournent en rond dans un port, qu'ils nous
apportent forcément la bonne nouvelle divine ou qu'ils veulent jouer. À mon avis, ils étaient tout
simplement épuisé et se méfiaient de l'homme comme du morbivilivirus, le célèbre virus qui a décimé
tant de « bleus et blancs » en Méditerranée. Si les gens étaient souvent admiratifs
(et ça, je ne comprend toujours pas!), d'autres par contre me lançaient des regards froids
avec les sourcils très légèrement descendus vers l'intérieur. C' était pas de la jalousie,
mais ça y ressemblait un peu; tant pis.

Dimanche 01 Octobre 2000:

Le jour de toutes les craintes. Dimanche dernier, c'était la folie dans l'eau et à la vue des
vidéos déjà tournées par les habitants de l’île, c'était très désordonné. Craignant le pire ces
jours où le genre humain est en congé, je faisais placer une ligne de bouée flottante afin de
délimiter la zone interdite aux embarcations et aux éventuels baigneurs "oubliant" les règles.
Il faisait très beau, certainement trop. La couverture médiatique avait fait des ravages.
Les personnes arrivaient, avec pour certaines, un sac à dos rempli de masque, palmes, tuba
pour finalement se faire interdire la baignade. La visibilité dans l'eau était tellement mauvaise
que l'on devinait beaucoup mieux les animaux du quai que dans l'eau: plus facile à dire qu'à
faire comprendre!

Le rêve de nager avec un dauphin est si grand pour beaucoup qu'il est souvent pas facile
d'expliquer l'interdiction. Certes, une ou deux personnes dans l'eau ne devait pas à priori
gêner les dauphins. Mais alors comment retenir la centaine qui trépignaient d'impatience
sur le quai? J'observais Alain Fauck, le propriétaire de la "Petite Fanny". Son bateau
était assailli de toutes parts. Il regardait le spectacle impuissant. Les promeneurs
sans gêne piétinaient tout son attirail de plongée étalé sur le pont. Une personne
rentrait même dans la cabine pour prendre des jumelles afin de mieux voir les animaux.
Le bateau d’Alain garé le long du quai était le meilleur endroit pour observer les dauphins
et il était transformé pour l'occasion en véritable belvédère flottant. Par contre,
le vent était faible et l'eau magnifiquement calme permettait facilement de voir évoluer
les cinq Stenellas. Je commençais alors l'identification de chacun, par commencer par
les nageoires dorsales. La vision de ces cinq dauphins était irréelle. Ils évoluaient côte à côte,
plutôt calmement entourés de dizaines de bateaux à quai. Sur la gauche, l'hôtel de l'île dominait
la scène, la mer cachée derrière n'était même pas visible. Comme disait une dame sur le quai:
” c'est comme au Marineland et en plus c'est gratuit”! On disait ici qu'ils étaient coincés et
qu'ils ne trouvaient pas la sortie, j'en doutais fort. La sortie du port était très ouverte et
d'après un plongeur on pouvait les voir sortir la nuit. Le soir tombant, la femme responsable
de la billetterie des ferries venait me voir: 1300 tickets vendus alors qu'elle aurait dû en vendre,
à cette période, à peine une centaine. Un couple était même venu spécialement de Paris en avion,
juste pour voir "les dauphins des Embiez". Je discutais avec un autre couple qui était venu de
Perpignan, 800 Km aller/retour. Ce jour là, je n' allais pas à l'eau, il était inutile de donner
le mauvais exemple.

Lundi 02 Octobre 2000:

Deux dauphins restent désormais dans le port et ce ne sont pas les plus discret. Les trois autres
sont partis dans la nuit et je regrette un peu de n 'avoir pas fait d 'images sous-marines la veille.
Il restait le dauphin blessé sur l'aileron dorsal, la caudale et à certains endroits prés de l'évent.
J' appelais l’autre "Pointe noire" car il a une petite tache noire sur le flanc gauche de la dorsale.
Ils étaient les plus facilement identifiable par rapport aux autres dauphins, ils restaient là et je
comprenais de moins en moins! C'étaient tout d'abord sept dauphins, puis cinq et maintenant deux.
Pourquoi, comment et dans quel but? Je me disais que ces deux dauphins pouvaient tout aussi bien
disparaître dés la nuit prochaine. Du coup, j'enfilais la combinaison, je préparais la caméra
sous-marine et "j'attaquais" pour plusieurs heures. L'eau me paraissait très froide mais tant pis.
Les cinq dauphins déjà partis n'avaient laissé que très peu d'informations.
Il me fallait reconnaître les sexes de ces deux visiteurs ou du moins faire quelques images
sous- marines. Des « bleus et blancs » à proximité, l'occasion était trop rare. La visibilité
dans l'eau était encore pourrie.  A plus d'un mètre de distance, c 'était noir. Le seul moyen de faire
des images valables était de les approcher de très prés. Au pire des cas, mon caisson vidéo étanche
était équipé d'un microphone; je pouvais essayer d'enregistrer les sons de nos deux compagnons
aquatiques.

Mardi 03 Octobre 2000:

"Pointe noire" et son compagnon que j' appelais désormais "Pointe blanche" restaient dans le bassin
le plus reculé du port. L'eau en surface était extrêmement sale mais en dessous, c 'était un peu mieux.

Il me fallait reconnaître le sexe de au moins un animal. Il fallait pour cela commencer une sorte de
communication gestuelle et auditive afin de gagner leur confiance. Je commençais à faire tous les bruits
possibles afin d'attirer leur curiosité. Depuis que le suis gosse , je sais faire deux sons delphiniens:
le sonar (très ressemblant mais hélas absolument inefficace !) et le cri dauphin style flipper que l'on
peut entendre à la télévision et pas ailleurs! Une sorte de son caricatural de dauphin et qui ne lui
ressemble pas beaucoup: j'ai du l'entendre une fois ou deux avec des dauphins captifs et encore!
"Pointe blanche" répondais à mes sons et une conversation impossible commençais alors entre
nous deux;
une sorte de dialogue de sourd que je ne comprenais pas, mais la communication était pourtant
bien enclenchée.
"Pointe blanche" émettais les mêmes bruits que les miens et "visiblement" dans la même zone
de fréquence;
il répondait avec son évent et bien sûr, je ne comprenais pas grand chose. Il était désormais évident
que ce dauphin voulait communiquer, il avait quelque chose à dire, mais quoi? "Pointe noire"
restait silencieux. Les deux dauphins étaient tout le temps côte à côte et c'était "Pointe blanche "
qui prenais toujours l'initiative de nager dans ma direction. Il se montrait prés, très prés même,
comme pour se faire ausculter. Parfois, il restait à moins de 20 centimètres de mon visage,
sans bouger pendant quelques secondes. J' étais même obligé de placer la caméra derrière moi
tant il restait prés. Plus tard, il me présentait son ventre mais il me fallait un bon bout de
temps avant d'apercevoir distinctement ses parties génitales. Il avait oublié une chose fondamentale,
je n'ai pas de sonar, et avec le peu de visibilité, il m' était trop difficile de reconnaître quoique ce soit.
Mais avec de la persévérance je reconnaissais deux petites mamelles qui entouraient la fente vaginale,
c' était une femelle.

"Pointe blanche" était une femelle immature et très conviviale. Le soir même après vérification,
la vidéo confirmait ma découverte. Restait "Pointe noire", mais cela paraissait bien plus difficile.
Je finissais tout de même par filmer de beaux portraits des deux compagnons, la journée avait
été constructive.

Mercredi 04 Octobre 2000:

Je n'avais pas dormi la nuit passée. Je me demandais jusqu'à présent qu’elles pouvaient être leurs
activités nocturnes. En fait, au moins un des dauphins chassait devant la capitainerie en face
l'entrée du port.
Il était difficile de reconnaître si les deux Stenellas chassaient ensemble, ça allait très vite et de nuit
la visibilité était médiocre. L'accélération pour attraper la proie durait parfois plus de 100 mètres et
cela était assez surprenant. Habituellement, les courses durent pas plus de 50 mètres.
Les « bleus et blancs »
sont ils essentiellement des chasseurs en groupe? je me posais la question. Une chasse est organisée
habituellement où chaque individu participe activement au rabattement ou à la saisie de la proie.
Une fois isolés de leur groupe, ces dauphins auraient- ils toute la peine du monde à attraper
les poissons?
Ce matin de milieu de semaine, alors que j'espérais ne plus les revoir dans le port, les deux cousins
aquatiques étaient encore là. "Pointe blanche" émettait des sons de plus en plus régulièrement.
"Pointe noire" restait silencieux. Les deux animaux avaient deux comportements bien différents
mais pour quelles raisons? J'ai appris que chaque dauphin a sa personnalité propre, mais si
"Pointe noire" avait décidé lui aussi de rester parmi nous, pourquoi restait t' il aussi distant?
En tous cas, par rapport à "Pointe blanche" bien moins timide. La plupart des gens sur le quai pensait
que "l'autre" dauphin dont je ne connaissais toujours pas le sexe était un mâle; ils imaginaient
les dauphins vivant en couple. Je devais leur expliquer que ces animaux n'ont pas la notion
de la vie en couple comme nous, mais que bien au contraire, leur vie sexuelle était très agitée;
ce genre de commentaires amusent toujours les uns mais d'autres semblent alors assez déçus:
le dauphin n'est il pas alors comme nous?
Voilà encore un exemple d’anthropomorphisme dont l'homme est toujours champion.

"Pointe noire" pouvait être aussi bien mâle que femelle. Depuis la fin de la matinée, les deux Stenellas
répondaient à mes tentatives de pseudo -communication auditives ou gestuelles.
Certains mouvements de
palmes et de mains étaient suivis par mes deux "camarades". Les visiteurs sur le quai me prenaient
certainement pour un illuminé qui émettait des sons les plus insignifiants les uns que les autres.
Par la même occasion, je goûtais de nouveau à l'eau du port en avalant quelques tasses,
parler dans l'eau n'est pas chose facile! En fin de journée, le soleil couchant dorait les deux
ailerons crevant la surface de l'eau; j'en profitais pour faire quelques plans au raz de l'eau
avec l'autre caméra.
Je commençais à avoir quelques bons clichés en boite. Il m'était peut être possible de réaliser un
documentaire sur cette étrange histoire.

Jeudi 05 Octobre 2000:

Il n'y avait plus qu'un seul dauphin . Je courais alors dans tout le port afin de vérifier si "Pointe blanche"
ne traînait pas dans les parages. C'était "Pointe noire" qui était donc le dernier des 7 dauphins et
je ne connaissais toujours pas la nature de son sexe. Une fille avait amené son chien pour le présenter
au dauphin. C'était un jeune cocker très bon nageur. Une rare occasion pour le chien (et pour moi qui
raffole de ce genre d'interaction) car tout le monde sentait bien ici que le dernier dauphin pouvait filer
à l'anglaise d'un jour à l'autre. Le visiteur canin n'avait pas sauté de lui même dans l'eau mais s'était
fait littéralement balancé par sa maîtresse à la grande colère de visiteurs sur le quai. Le dauphin qui
avait vu le chien nageait en sa direction; au début "Pointe noire" ne semblait pas très intéressé mais il
finissait par exercer sa curiosité. Des hommes aux membres démesurés, maintenant des chiens poilus,
quelles étaient ces étranges créatures non aquatiques (je dirais semi aquatique) vivant sur du béton?
Le dauphin devait ne pas en croire ses yeux (ou son sonar!). Ceci dit, si chien et dauphin sont d'habitude
les meilleurs copains du monde, "Pointe noire" ne semblait pas plus excité que cela.

Vendredi 06 Octobre 2000:

Nous avions tous parié avec les biologistes de l 'institut que le dernier dauphin ne serait plus là ce matin.
Raté. Je ne comprenais plus "Pointe noire". Pourquoi restait t' il parmi nous? La nuit dernière, je l'avais
vu à l'extérieur du port où il chassait très vraisemblablement. Une nouvelle nuit blanche pour moi chargée
d'incertitude. Il commençait à faire un peu froid. La nuit, le port était d'un calme extraordinaire.
On entendait à peine les claquements des cordages des voiliers bercés par un léger “Mistral”.
De temps en temps, j’entendais le souffle de "Pointe noire". Pour ma part, la fatigue commençait
à se faire sentir.

Samedi 07 Octobre 2000:

C'était un week-end , mais il y avait déjà beaucoup de monde sur le quai. L'effet média ne fonctionnait plus.
Certaines personnes avaient pu être déçu de ne pas pouvoir nager avec les dauphins le week-end dernier.
Le fait de voir évoluer simplement un dauphin dans l'eau en restant sur un bateau ou sur le quai attirait
déjà beaucoup moins d'adeptes. Pourquoi ce genre de public aime t'il le dauphin? Il n'y avait donc pas
grand monde et quelque part c'est tant mieux, cela me reposait. Et à ce jour je ne connaissais toujours
pas le sexe du dernier dauphin.

Dimanche 08 Octobre 2000:

"Pointe noire" paraissait bien isolé. La situation commençait à devenir malsaine. Il y a un peu plus de
monde sur le quai que hier mais sans plus. Autour de 16 heures, je retrouvais le corps d'un dauphin mort
flottant dans un autre bassin du port. C'était "Pointe blanche", les mêmes plaies sur l'aileron dorsal et
sur la nageoire caudale. Les traces autour de l'évent étaient aussi identiques. Je comprenais un peu mieux.
Cette delphine était donc morte dans la nuit de Jeudi à Vendredi dernier. Il avait fallut trois jours pour
que son corps se charge de gaz pourrissant et que son corps remonte ainsi à la surface. Sa mort n'était une
surprise que pour nous simple terrien et spectateur occasionnel. Les autres dauphins connaissaient sans
doute la mort venue de cette malheureuse delphine. "Pointe noire" était resté jusqu'au bout pour l'assister
jusqu'au dernier souffle. Je réalisais mieux désormais leurs nages mal synchronisées dont "Pointe noire"
était visiblement la meneuse. Il y avait donc assistance. Je m'en voulais car je ne m' étais pas rendu
compte de l'agonie ; la réalisation des images m’avait empêché de discerner tout problème autour de la delphine.
Je n'avais pas toute ma concentration. Même si je n'aurais certainement pu rien changé, je n'avais pas été à
l'écoute parfaite, ça ne me ressemblait pas. Au premier coup d'œil sur la delphine, rien ne laissait supposer
la cause du décès. Après quelques rapides coups de fils, je finissais par trouver un congélateur à Marseille
dans une clinique vétérinaire. L'institut Paul Ricard ne possédait pas de congélateur assez grand pour ce genre d'animal marin. Ce n’est pas tous les jours qu'un dauphin vient mourir dans le port des Embiez!
L'autopsie de "Pointe blanche" devenait prioritaire. L'occasion était unique et rare; il fallait absolument
connaître les causes du décès de l'animal. Mais c'était Dimanche, il était tard, et difficile d'opérer
le corps de la delphine dans l'immédiat; il fallait congeler le plus rapidement possible. J 'embarquais
pour le dernier ferry pour amener le cadavre dans le congélateur « made in Marseille ». L'aventure des Embiez  n'était pas finie. J' enveloppais le dauphin de plastique et de poche poubelle confié par l'institut.
Le transport en voiture se faisait vitres ouvertes car l'odeur était nauséabonde. L'institut me confiait
un papier officiel me couvrant au cas où un éventuel contrôle de gendarmerie ne complique les choses.
Pas facile d'expliquer ce que l'on fait avec un dauphin dans la malle de sa voiture!

Lundi 09 Octobre 2000:

"Pointe blanche" était bien au froid. "Pointe noire" m' inquiétais de plus en plus. Qu' allait t' il devenir?
On parle sur l 'île d 'administrer des antibiotiques au dauphin. Depuis le week- end dernier , on savait qu'il
était capable d'accepter du poisson mort, en l'occurrence des sardine. Il suffit d'introduire les médicament
dans le poisson mort et le tour est joué, pratique quotidienne dans les Marinelands. Mais de quel droit peut on "soigner" un animal sauvage en imposant notre médecine? Elle a fait certes ses preuves (avec malgré tout
certaines expérimentations maladroites), mais doit elle être systématiquement utilisée pour soigner un
animal sauvage ?

Un animal comme le dauphin a décidé à un moment donné de son évolution de choisir la vie dans l'eau.
Je suis persuadé que cette espèce est au moins aussi évoluée que la notre et que son cerveau est beaucoup
plus perfectionné que l'on pense. Leur système de pensée est certainement bien différent du nôtre,
leur médecine (pourquoi pas !) peut être alors d'une conception qui nous échappe complètement.
Malgré tous les travaux scientifiques, nous ne comprenons toujours pas leur langage qui est certainement
beaucoup plus développé que le nôtre. L'homme occidental a choisi une médecine chimique, rapide et
souvent efficace. Le dauphin désire t' il ce mode de vie? Pas sûr. Je décidais d'aller à l'eau sans
caméra afin de me rendre compte par moi même de l'état du "Pointe noire". Il tremblait très légèrement
de l'aileron dorsal. Le journal local "Var matin" avait envoyé une journaliste et un photographe.
"Pointe noire" dauphin solitaire n'intéressait plus les médias. La mort de l'autre delphine devenait
de nouveau une actualité intéressante! La nuit suivante, je décidais de le surveiller de prés,
tout en espérant qu'il nous quitte pour de bon, en direction de son groupe d'origine. Encore une nuit blanche.

Mardi 10 Octobre 2000:

Il y avait ce matin là une excellente visibilité dans l'eau. Il avait plut toute la nuit, il n' y avait pas
de vent, l'eau du port était calme et on pouvait voir le fond en se penchant tout en restant bien au sec sur
le quai. D'ailleurs, il vaut mieux en règle générale que l'eau des ports reste trouble; les batteries,
pneus et autres ferrailles restent ainsi camouflés; les ports sont de véritables poubelles mais ca on le
sait depuis longtemps! C'était le moment de ne pas se rater avec la prise de vue sous- marine. Non seulement
j'avais de fortes chances de pouvoir visualiser le sexe du dauphin, mais je pourrais par la suite réaliser
des images rares de dauphin bleu et blanc de Méditerranée et en "relative" liberté. Le système de mise au
point de mon caisson ne marchait plus, il me fallait pré-régler la netteté de la caméra, c'est à dire
l'évaluation de la distance entre le sujet et l'objectif. J'espérais faire des images du Stenella en plan
large, en entier dans le cadre. Par rapport à sa taille, autour de 1.50 mètres et la focale 20 mn de
l'objectif, je réglais la mise au point sur 1.50 mètres. J' enfilais un gilet en néoprène sous ma combinaison
intégrale afin de rester plus longuement dans l'eau. Je chargeais une cassette numérique neuve, une batterie chargée à bloc pour 6 heures. Depuis hier soir, le dauphin était nourri. C' étaient des sardines congelées  qui "régalaient" "Pointe noire". On se serait cru de plus en plus dans un Marineland, sauf que ici l'eau  n 'est pas aseptisées. Ca commençait d'ailleurs à m'énerver un peu. Je me disais que si le dauphin acceptait du poisson mort, c'est qu'il n'était pas au mieux physiquement et/ou psychologiquement. Une fois rentré dans l'eau, je n'en revenais pas: ce n' était pas les Bahamas, mais l'eau était incroyablement limpide.
Pour la première fois, je pouvais aisément voir évoluer un « bleu et blanc » sous la surface de l'eau .
Dès que j' étais dans l'eau, le dauphin surgissait; il commençait forcément à me connaître et il savait
qu'il n'avait rien à craindre de mes agissements, toucher un dauphin (même un Stenella) c'est toujours
pas mon truc! Une fois sur deux, je tentais de placer la caméra sous le ventre du delphinidé mais de
manière totalement aléatoire. De temps en temps, je me plaçais au fond mais il y avait un énorme contre
jour que je ne pouvais pas gérer avec mon caisson. Je n' arrivais toujours pas deviner la présence des
mamelles ou non de "notre" protégé. Par contre la visibilité était telle que je pouvais voir le dauphin
arriver de loin, le temps pour moi d'anticiper ses mouvements et de le placer dans le meilleur angle pour
la prise de vue. La matinée s'achevait par un semi échec. L' après -midi était très différente.
Je retournais à l'eau la combinaison encore mouillée (j'ai horreur de ça!) et je me rendais compte
qu'il fallait faire très vite. La visibilité était déjà moins bonne. Dés mon arrivée dans l 'eau,
les choses se passaient très bien, l’animal collaborait de plus en plus, un lien se créé c' était évident.
Il restait sans bouger en restant très prés et me permettait ainsi de réaliser de très beaux portraits
en toute sérénité. Je lui demandais de me présenter son ventre car je savais (nous savions) que c'était
le moment. Il n'hésitait plus et il passait à 50 centimètres le ventre bien en vue. Je lui parlais alors
comme à une personne, et je lui demandais de recommencer son geste mais plus doucement.
Je suis un véritable handicapé aquatique (les dauphin s'en sont rendus compte depuis longtemps!).

Il tournait autour de moi et devait se poser pas mal de question. Au bout de 2 ou 3 minutes
il restait prés et il me présentait son anatomie la plus intime (à nos yeux d ' humains imprégnés
de culture judéo - chrétienne en tous cas!). Je filmais, les yeux tellement grands ouverts
qui pouvaient presque toucher le verre du masque de plongée! Je ne m'intéressais plus au viseur de la caméra.
"Pointe noire" était une petite fille! Les deux derniers dauphins des Embiez étaient donc des delphines.
Mais il y avait quelque chose de bien moins positif: la delphine était véritablement maigre. Était
t' elle effectivement malade ou tout simplement stressée? Avait t' elle finalement du mal à faire
le deuil de sa compagne; peut être sa sœur?

Mercredi 11 Octobre 2000:

Il ne faisait pas très beau mais finalement ce n'était pas le plus important. La seule chose
qui m'importais c'est que la delphine quitte le port le plus tôt possible. Non seulement "Pointe noire"
était encore là solitaire, maigre et affaiblie, mais elle restait la bouche ouverte; elle avait
un hameçon planté dans la bouche. Il ne manquait plus que ça! Les choses n'étaient déjà pas facile.
L'hameçon trident était sérieusement planté bien à l'intérieur de la bouche, elle ne pouvait plus
chasser et avaler de poisson. Elle avait dû se jeter sur un appât attaché à un quai du port.
Cette technique de pêche interdite consiste à laisser plusieurs appâts attachés aux quais accrochés
à un fil d’ environ 1 mètre. J'avais envie de lui dire: "Tu sais j'en ai connu des dauphins galère,
mais toi, t'es vraiment incroyable! Pars loin de nous, t'as rien de bon à espérer en restant avec
notre pauvre espèce. Tu as voulu attraper un poisson dans le port, et voilà le résultat." Patrick et
Yvon de l'Institut Océanographique étaient là car, pur hasard, une équipe de télévision était présente
pour la matinée. Ils pouvaient s'occuper ainsi des journalistes de à ma place. Daniel, un plongeur
confirmé était aussi présent. Tout le monde se demandait ce que je comptais faire. Je leur disais tout
simplement qu'il fallait que j'enlève l'hameçon avec les mains avec la collaboration du dauphin,
c 'était tout. Plus facile à dire qu'à faire! Les scientifiques pensaient la manoeuvre impossible;
la seule solution pour eux était de capturer la delphine et de lui extraire l'hameçon avec des pinces.
Un dauphin sauvage ne se serait jamais laisser faire, alors un Stenella, n'en parlons pas.
La journée d'hier était particulière avec "Pointe noire". Nous étions devenus bons amis; je sais
que je pouvais compter sur sa confiance comme elle pouvait compter sur la mienne. Je descendais
immédiatement sur un petit bateau, l'annexe de "La petite Fanny", pour être le plus prés possible
de l'eau. "Pointe noire" arrivait tout de suite et elle posait sa tête entre mes mains.
Il y avait un fil de plus d'un mètre qui pendait à sa mâchoire. Je pouvais à ce moment là tenter
quelque chose mais je ne me sentais pas prêt; je me disais que si je commettais une erreur,
la confiance serait perdue pour quelques jours. La veille, notre relation s'était enrichie
positivement, nous nous comprenions, j'avais (et elle avait) toute ma confiance.
Je filais chercher ma combinaison et un pack de sardines car je supposais qu'elle était
affamée. Dans cet état, il était impossible pour elle d'attraper le poisson. L'hameçon était
si important qu'elle ne pouvait plus fermer la bouche. Assis sur le rebord de l'annexe, les pieds
dans l'eau, je commençais à siffloter tout doucement comme je le faisais depuis le début de notre
relation. J'enlevais les chaussons de neoprene afin qu'elle puisse sentir la proximité de ma peau,
une sorte de rituel que j'exerce depuis longtemps avec les dauphins "à problème", comme une espèce
de superstition qui m'a toujours porté chance. Je me rendais compte rapidement que les sardines
étaient trop grosses. Je voulais alimenter la delphine car je la sentais affamée et très affaiblie.
Si elle avait ce maudit hameçon depuis le début de la nuit, elle devait être dans un sacré état
de fatigue. Il me fallait alors couper les sardines en deux ou trois morceaux afin de lui faire
passer les aliments par le côté de la bouche. L'hameçon qui était enfoncé sur le devant empêchait
toute absorption de face comme les dauphins en ont l'habitude. Elle avalait les morceaux dans
n'importe quel sens. Le poisson une fois attrapé est habituellement tourné la tête la première
en direction de l'œsophage du dauphin. La forme fusiforme du poisson permet alors un meilleur
passage vers l'estomac. Avec "Pointe noire" j'appliquais mes gestes afin de lui donner les morceaux
dans le bon sens. L'hameçon devait faire mal et il empêchait tous mouvements de mâchoires.
J' étais même obligé de passer mes doigts entre les dents de la delphine afin de caler les petits
morceaux de sardine. Ce pathétique nourrissage s'éternisait. De temps en temps, elle se laissait
toucher ce qui me permettait d'évaluer plus précisément la situation: le dard de l'hameçon était
bien enfoncé, avec une éventuelle extraction, il y aurait forcément une douleur car la gencive
recouvrait bien l'ensemble. Si je devais opérer avec des pinces, j’ aurais arracher forcément pas
mal de viande. Je tentais de lui offrir une sardine entière qu'elle avait un mal fou à avaler:
je voulais comme cela lui faire comprendre que je ne lui couperais pas des petits morceaux
indéfiniment et que la seule solution était que je puisse (nous puissions) extraire ce satané
hameçon. Il était maintenant temps de lui expliquer que j' étais prêt à la soulager de deux
manières différentes. Daniel me passait une paire de pince que je présentais à la delphine.
Je lui montrais le fonctionnement de l'outil tout en la nourrissant. Elle se présentait même
très prés de la pince. A ce moment, je pouvais aisément la saisir et arracher l'hameçon de force;
mais cette option ne me paraissait pas bonne. D'ailleurs je la sentais un peu hésitante.
Elle savait très certainement que je voulais opérer en douceur, j'en étais convaincu.
Il était temps pour moi de démontrer ma détermination, mon calme, mon adresse, bref mon
aptitude à agir. Quand elle approchait prés, je gardais mes mains grandes ouvertes prés de ses yeux,
la partie la plus fragile du corps. Je restais extrêmement calme et déterminé, mes mains ne
tremblaient pas d'un poil. La concentration était totale, je me projetais quinze années auparavant
lorsque je pratiquais l’escalade en solitaire. Il n’y avait aucune tension, tout était calme et
nous savions à ce moment là que nous pouvions réussir. Je n'entendais plus rien, d'autres sens
étaient mis à contribution: je la sentais ou plutôt je la ressentais, il me manque toujours
ce verbe pour expliciter ce qu 'il se passe entre les dauphins et moi même dans de telle situation.
J'avais le fil de crin dans la main, je le laissais glisser sans le retenir; la delphine avait
un peu peur à ce moment là. Il me fallait la rassurer en lui parlant. Je lui faisais comprendre
que je voulais simplement analyser la situation du mieux que possible et que je serais prêt au
moment de son choix. On se "parlait" par "évent interposé"! Mais pour ma part, c'était ma bouche
qui tentait d'imiter les cliquetis du dauphin. Je commençais à me sentir prêt, je lui montrais
un gant que je plaçais à ma main gauche. Elle comprenait ainsi que cette main participera
au travail. Je ne suis pourtant pas gaucher mais je préférais utiliser ma main droite pour
repérer au mieux l'emplacement exact du dard. Elle passait une fois devant le gant, elle avait compris.
Elle faisait alors demi-tour et elle posait son rostre dans la main gauche. Je la soutenais avec la
main droite car elle devait rester absolument la tête hors de l'eau. Je la caressais très rapidement
sur son œil droit, nous savions à ce moment là que la confiance était totale. J' essayais d'extraire
l’hameçon, il était solidement planté. Je tentais de comprendre le plus rapidement possible
le sens et la direction a donné à l'hameçon afin de sortir le dard en arrachant le moins de
gencive possible. Elle tournait alors légèrement la tête pour m'indiquer la meilleure technique.
L'opération durait une dizaine de secondes. Pas facile, car contrairement aux Tursiops l'amplitude
d'ouverture des mâchoires est très faible. Ma main droite était coincée entre les dents pointues
de la delphine qui se laissait incroyablement faire. Enfin j'y arrivais, l'hameçon était sorti,
je l'avais dans ma main droite, "Pointe noire" pouvait repartir tranquillement. Son aileron
dorsal tremblait, elle avait dû avoir la trouille de sa vie, c'était certain. Elle était
certainement la première delphine « bleu et blanc » à s'être approché de l'homme de la sorte.
J' étais très fière d'elle; malgré la situation, elle avait fait preuve d'un courage fantastique.
Elle avait dû beaucoup s'engager. Notre travail avait été parfait. Je n'en revenais pas:
je répétais à Patrick Lelong:" Incroyable, elle s'est laissée faire, un « bleu et blanc »,
c'est pas possible". Pour la remercier de son courage et de sa confiance, j' allais à l'eau
pour lui donner les dernières sardines. Je lui parlais, je la remerciais et même si mon langage
parlé ne voulait pas "dire" grand chose pour elle, je suis sûr qu'elle comprenais. Daniel qui avait
ma caméra et qui avait tout filmé et lui aussi très impressionné. Presque une heure de concentration,
mes nerfs me lâchaient, je fondais complètement, je craquais. L'air de rien, même si j'étais sûr
de mon coup (notre coup), il avait fallut que je contienne pas mal de truc. Nous avions eu ce choix
entre les pinces et mes mains, nous avions préféré la méthode douce, nous étions parfaitement
en accord, en complète harmonie, une “harmonie marine”.


Je sais désormais que si l'homme est à l'écoute, ce genre de confiance inter espèce peut se
renouveler d'avantage. Ce n'est qu'à l'espèce humaine de décider.

Jeudi 12 Octobre 2000:

"Pointe noire" était encore là, passive, maigre, seule, finalement de moins en moins dauphin.
Je savais désormais qu'elle n'était pas malade mais tout simplement stressée. C'est elle qui
avait décidé de rester jusqu'au bout avec "Pointe blanche" et qui avait certainement du mal
à accepter le deuil. Ce n’est pas la première fois que je vois ça avec ces animaux. Depuis
plus de deux semaines, elle avait dû accompagner sa "copine" 24/24h. Elle avait certainement
passé un cap de fatigue tel qu'elle avait du mal maintenant à chasser, une sorte d'effet
de non-retour. Mais il avait fallut délaisser la delphine pour pratiquer l 'autopsie
de “Pointe blanche”. J'avais fait venir un cameraman pour filmer l'autopsie en entier.
J'avais une petite caméra numérique avec moi pour les gros plans alors qu'une autre caméra
était accrochée au plafond pour cadrer l'ensemble de la pièce. Une pièce typique de
laboratoire, carrelée, éclairée par de sinistre néons. Des flacons en Pyrex “décoraient”
les armoires poussiéreuses. Le cadavre sentait fort comme toujours. Les premières mesures
se déroulaient rapidement. 1.40 mètres pour 22 kilos, l'animal était très maigre.
Il y avait une dizaine d'années, plusieurs centaines d'échouages de Stenellas sur
nos côtes françaises causés par un morbivilivirus avaient permis de relever d'importantes
données de mesures et identifications de l' age. La delphine était posée sur la table
placée au centre de la pièce. Je regardais ce corps inerte; et dire qu'il y avait quelques
jours j'étais dans l'eau tout prés d'elle. Il fallait du temps pour opérer correctement.
Rien d'informatif dans les premiers instants. Un morceau de poumon était plongé dans
un récipient d'eau pour vérifier si le dauphin était mort noyé. Le morceau flottait.
Si les poumons étaient remplis d'eau, le morceau aurait couler au fond de l'eau.
Au bout d 'une heure,nous arrivions à l'œsophage, et à notre grand étonnement il était rempli.
On retrouvait un premier morceau de plastique et puis nous découvrions avec stupeur que
l'œsophage était rempli de feuilles et de ficelles. Nous arrivions rapidement à l'estomac
et nous n 'étions pas au bout de nos surprises. Des feuilles de lauriers roses.
Le dauphin avait mâchouillé des feuilles de lauriers roses! Ce serait bien le premier
décès d'un dauphin causé par l'intoxication de feuille de lauriers roses, incroyable!
Premier constat: le dauphin était vraisemblablement mort de faim ou tout simplement
intoxiqué. Cela confirmait une fois de plus que ces animaux n'avaient rien de bon à
espérer en restant dans les ports où ils peuvent avaler n'importe quoi. Allez trouver
des feuilles de lauriers roses en pleine mer, impossible. L'ouverture de l'estomac
dit "mécanique" était tout aussi surprenant: un bloc de feuille de 360 grammes
s'était compressé et avait finit par faire un moule de l'estomac. A l'évidence,
la delphine ne pouvait plus digérer ces aliments végétaux. De nombreuses photos
étaient faites, on commençait à se poser des questions. On découvrait d'autres
végétaux: rhizomes et boules de posidonies, rameaux de Thuya et aussi feuilles
de fusain remplissaient l'estomac.
Après concertation, nous pensions qu'il fallait nourrir “Pointe noire” tant qu'elle
le demandait. Même pour ce cas extrême, je suis toujours contre le nourrissage d'un
animal sauvage, question d'éthique. Si l'animal ne devient pas dépendant, il peut
être exclu de son groupe ou tout simplement incapable de chasser; je ne parle même
pas de la fraîcheur de l'aliment donné. Finalement, je suis tout de même les avis des
membres de l 'institut. La delphine devait partir et en finir avec cette situation .
Si nous l'aidions pour lui donner suffisamment de force, je pensais qu 'elle pouvait
partir d 'elle même. L'autopsie continuait. On récupérait le crâne. Un groupement
*scientifique américain pense que l’US Navy peut être la cause de nouveaux cas d'échouages.
L'armée expérimenterait une nouvelle forme de sonar qui pourrait perturber le système
d'écholocation des cétacés. Les scientifiques pourraient avoir besoin de ce crâne afin
d'avancer dans leur recherche. Il est vrai que l'arrivée des dauphins dans le port correspond
à une période intensive de manoeuvres militaires françaises prés de Toulon mais nous n'en serons
pas plus. L'autopsie se terminait enfin, les scientifiques remplissait précieusement ses flacons,
il fallait maintenant nettoyer. La salle s'était transformée en une véritable boucherie,
le dauphin était méconnaissable. Travailler avec les dauphins, c'est aussi cela.
La nuit suivante était terrible: je veillais "Pointe noire" qui ne chassait pas
de toute la nuit. Je me rassurais un peu en me disant qu'elle était peut être gavée.
Je tentais de l'alimenter de nouveau mais elle hésitait et elle préférait dormir.

Vendredi 13 Octobre 2000:

Je n'avais pas dormi la nuit dernière et la delphine était toujours dans le port.
Le temps était très mauvais, il pleuvait sans cesse avec parfois de violentes ondées.
J' étais tellement fatigué que j’avais du mal à m’alimenter, un peu comme la delphine en fait.
J’avais froid car je n’avais pas prévu de rester si longtemps sur l’île et mes nu-pieds
et mon short commençaient à être bien léger. Je filmais "Pointe noire" seule dans le port
qui restait souvent à la surface. La journée était longue, humide et pénible.
Mais contre toute attente, la delphine disparaît à tout jamais du port des Embiez
en début de soirée. Si elle était morte dans le port, son corps devrait automatiquement
remonter à la surface au bout de deux ou trois jours. Il fallait encore attendre.

La fin d’une étrange histoire.

Je restais alors 5 jours de plus. Je faisais le tour de l'île plus de 100 fois, je scrutais
le port, j'observais les moindres détails, je visitais toutes les criques, mais rien.
La delphine avait repris le large. "Pointe noire" et "Pointe blanche" resteront dans
les mémoires des habitants de l'île. Trois semaines de présence dans un port,
un record pour "Pointe noire". Un record historique pour un dauphin "Bleu et blanc".
Cette delphine qui était venue accompagner sa copine mourir auprès des hommes. On parle
d'elle comme "dauphin ambassadeur", qu'importe. Pour ma part, elle restera dans ma mémoire
comme la delphine qui m'a donné toute sa confiance. J'ai dans mon bureau, l'hameçon accroché
contre un mur. Lorsque j’ai des périodes de doutes, je le regarde: il me donne un plein d’énergie,
une motivation intrinsèque et ce n’est pourtant qu’un bout de ferraille. Plus qu'un
"trophée de guerre" il est le témoignage d'une histoire digne des récits de la Grèce Antique.
En ce début de millénaire le dauphin est de nouveau un mythe. Sans aucun doute,
il est bien notre cousin aquatique et il n’a pas finit de nous étonner.

nager avec les dauphins
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